8.5/10

L'antre de la folie vs. Freddy sort de la nuit

En 1994, deux maîtres de l'horreur s'essayaient à la mise en abîme vertigineuse de leur discipline. Wes Craven contre John Carpenter, le cérébral contre le viscéral, Freddy contre Lovecraft...

L'idéosphère n'est pas un concept idiot. Après tout, l'interaction directe de la fiction et de la réalité n'est pas un thème si répandu au cinéma ; tout juste peut-on mettre dos à dos La rose pourpre du Caire de Woody Allen (1985) et Last Action Hero de John McTiernan (1990), avec leur héros sortant de l'écran, ou l'inverse. Alors quelle était la probabilité pour que deux pointures du cinéma d'horreur s'attaquent à ce même sujet, à quelques mois d'intervalle, sous la bannière de la même
société de production ?! Sorti aux USA en octobre 1994 (mais en France en mai 1995), Freddy sort de la nuit marquait le retour de Wes Craven à son personnage de Freddy Krueger, créé dix ans plus tôt dans Les griffes de la nuit. De son côté, John Carpenter sortait de l'échec Body Bags, et se retrouvait produit lui aussi par New Line pour un projet personnel qui lui tenait à cœur, appelé L'antre de la folie, sorti en février 1995 aux USA et en France, mais achevé dès la fin 1994, quelques semaines après le film de Wes Craven.

Chacun des deux films s'en va titiller les codes du récit horrifique, ainsi que les liens qui unissent la réalité à la fiction. Prenant appui sur des bases solides et reconnaissables par le public, jouant clairement la carte de la mise en abîme, les deux œuvres explorent pourtant leur sujet de façons très différentes. Dans Freddy sort de la nuit, Wes Craven choisit de ne pas réaliser un simple "Freddy 7". D'ailleurs le titre original Wes Craven's new nightmare ne fait pas mention de Freddy, il fait du réalisateur le héros du film : l'histoire est la sienne, il est question de Wes Craven qui contacte les interprètes de Freddy pour réaliser un nouvel opus. Robert Englund joue Robert Englund, acteur vampirisé par le personnage qui lui a fait payer son loyer, et Heather Langenkamp joue Heather Langenkamp, actrice à la ramasse depuis qu'elle a tourné ses deux Freddy des années 80 ; Sans le savoir, Sam Neill entre dans l'antre...
Sans le savoir, Sam Neill entre dans l'antre...
désormais maman d'un petit garçon, elle se demande s'il est bien raisonnable pour elle de se commettre à nouveau dans un film d'horreur. Mais si Freddy existe, n'est-il pas plus dangereux de ne PAS tourner de film sur lui ?... Chez John Carpenter, il n'est pas question de cinéma mais de littérature, et ses personnages sont fictifs au sens où nous l'entendons. John Trent (Sam Neill) est un agent d'assurances chargé d'enquêter sur la disparition de Sutter Cane, un écrivain type Stephen King dont les romans horrifiques rendent les lecteurs dingos. Au fur et à mesure que l'enquête progresse, Trent se demande si le monde de Sutter Cane ne serait pas en train d'infecter la réalité... à moins qu'il ne soit tout simplement entré dans un des bouquins.

Freddy contre Stephen King ? A vrai dire, malgré la parenté flagrante entre le célèbre romancier et l'énigmatique Sutter Cane, L'antre de la folie se revendique davantage de H.P. Lovecraft et de son approche du fantastique à travers le glissement de la normalité vers la fantasmagorie. John Carpenter cherche à déformer la narration jusqu'au stade où il devient impossible de savoir dans quelle réalité on évolue, d'une façon comparable au futur eXistenZ de David Cronenberg. Arrivé en bout de film, plusieurs lectures se révèlent possibles, dont aucune ne paraît meilleure que l'autre mais qui s'avèrent toutes diaboliquement géniales. Fidèle à son habitude, Carpenter s'arrange pour que le dernier plan laisse le spectateur comme un flan, scotché à son siège par la nécessité de gamberger sur le sens du film.

Robert Englund n'est pas lui-même.
Robert Englund est hors de lui.
Wes Craven, en face, développe un scénario finalement très carré, qui obéit à une logique plus rigoureuse que la plupart des Freddy précédents : le monstre appartient à un univers fictif (ou inconscient, onirique, infernal, appelons-le comme on veut), et tente de pénétrer dans la réalité. Le réalisateur profite de l'occasion pour dresser un argumentaire contre ses détracteurs, ceux qui ont pu l'accuser vingt ans plus tôt d'inciter les spectateurs influençables à la violence avec des films comme La dernière maison sur la gauche ou La colline a des yeux. Le résultat est souvent ingénieux mais manque globalement de punch, ressemble trop à un pamphlet didactique pour être réellement divertissant. Et Wes Craven est un acteur très médiocre, qui laisse la vedette à Heather Langenkamp mais aurait sans doute mieux fait de mettre davantage en avant le Robert Englund qui se joue lui-même. En tant que Freddy, le film peut dérouter les fans car il ne marche pas dans les clous, et va jusqu'à changer radicalement l'apparence du croquemitaine.

L'approche viscérale contre l'approche cérébrale : trop torturés, trop personnels peut-être, aucun des deux films ne fit un triomphe mais chacun eut un impact différent sur la carrière de son auteur. Carpenter, après la noirceur de L'antre de la folie, eut bien du mal à retrouver sa splendeur passée (Vampires en 1998, mais à part ça ?) ; Wes Craven, ayant exorcisé quelques démons et réglé deux-trois comptes avec Freddy sort de la nuit, put mettre le procédé de mise en abîme au service d'une œuvre plus ludique qui relança furieusement sa popularité déclinante (la trilogie Scream, nom de sort !). Aujourd'hui, quinze ans plus tard, Carpenter semble sortir de sa retraite tandis que Craven s'attaque à un Scream 4 dont on n'est pas sûrs d'avoir envie....

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2 commentaires

  • Wax

    12/05/2009 à 22h40

    Répondre

    C'est marrant j'avais vu les 2 dans la même soirée à l'époque de leur sortie.


    L'antre de la folie m'avait bien scotché et reste probablement mon Carpenter préféré. Par contre, le Freddy ne m'a pas laissé un souvenir impérissable.

  • Anonyme

    14/05/2009 à 03h37

    Répondre

    Car­pen­ter s'ar­range pour que le der­nier plan laisse le spec­ta­teur
    comme un flan, scot­ché à son siège par la né­ces­si­té de gam­ber­ger
    sur le sens du film.


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