8/10

Alice au pays des merveilles - 2010

Johnny Depp ne vole pas la vedette au Wonderland de Monsieur Tim, et laisse s'épanouir la faune et la flore d'un univers fantasmagorique bien plus intéressant que le scénario un peu hollywoodisé qu'il illustre.

Parmi les duos réalisateur-acteur qui se distinguent ces dernières années (Ridley Scott & Russell Crowe, Scorsese & diCaprio), celui que forment Tim Burton et Johnny Depp est un des plus anciens et des plus solides. Alice au pays des merveilles scelle vingt ans de carrière commune, avec sept films au compteur. Johnny Depp travaille du chapeau
Johnny Depp travaille du chapeau
Portraits de monstres, de marginaux, de rêveurs, tous se font l'écho des similitudes entre les deux hommes : est-il si étonnant de les voir se tourner vers l'œuvre de Lewis Carroll, poète et jongleur de mots, personnalité artiste et trouble qui voyait et représentait les choses déformées ou à l'envers ?...

L'histoire d'Alice, tout le monde la connaît - ou croit la connaître. En réalité, il existe deux livres relatant des aventures sensiblement différentes : Alice au pays des merveilles (1865) et De l'autre côté du miroir (1872). Les deux sont souvent allègrement compilés dans les adaptations, l'important étant de recréer un univers onirique peuplé de créatures étranges... On compte à ce jour une trentaine d'adaptations, dont une dizaine de dessins animés et deux-trois inévitables variations érotiques (Alice chez les satyres, 1979), mais seules deux ont véritablement marqué leur époque : une superproduction de 1933 dans laquelle on croise W.C. Fields, Gary Cooper et Cary Grant, et le joyeux dessin animé de Disney en 1951. Tim Burton, à l'instar de ses prédécesseurs, picore les éléments qui lui plaisent dans chaque livre (la chute dans le terrier et la Reine de Cœur viennent du premier, la Reine Blanche et les frères Tweedledee-Tweedledum du deuxième...), joue sur la connaissance préalable que le spectateur peut avoir des personnages (Alice a 19 ans, elle s'est déjà rendue au Pays des Merveilles treize ans plus tôt), mais se plie aux exigences d'un gros film hollywoodien (nous sommes dans une production Disney de 250 millions de dollars) pour articuler le scénario Beware the Jabberwock, my son!The jaws that bite, the claws that catch!Beware the Jubjub bird, and shunThe frumious Bandersnatch!
Beware the Jabberwock, my son!
The jaws that bite, the claws that catch!
Beware the Jubjub bird, and shun
The frumious Bandersnatch!
(illustration de John Tenniel)
autour d'une quête initiatique débouchant sur un affrontement épique. Tant pis pour la logique onirique, il sera question d'occire le Jabberwocky, créature terrifiante évoquée par Lewis Carroll dans un poème du deuxième livre ; les amateurs se souviennent encore de l'adaptation irrévérencieuse que Terry Gilliam en avait tiré en 1977...

Au casting, on retrouve sans surprise les membres de la famille que Burton s'est construite au fil des ans : outre Johnny Depp en Chapelier Fou (livrant une curieuse imitation de Paul Reubens, aux antipodes de sa prestation en Willy Wonka dans Charlie et la chocolaterie), on croise donc Helena Bonham Carter en Reine de Cœur macrocéphale, Alan Rickman en chenille fumeuse, Timothy Spall en Bayard, Michael Gough en dodo et Christopher Lee en Jabberwock (ces deux derniers relèvent essentiellement du clin d'œil). Ils sont rejoints par l'excellent et trop rare Crispin Glover, qui campe un Valet de Cœur bien mal proportionné, et bien sûr par la jeunette Mia Wasikowska, qui donne sa silhouette fluette au rôle-titre, contrebalançant délicatement le monde qui l'entoure : anormale dans sa famille, elle paraît bien falote au milieu de la faune et la flore du Wonderland. Telle Gulliver, elle passe son temps à être trop grande ou trop petite pour son environnement, au gré des potions ingérées...

Cette distribution prestigieuse est en partie sacrifiée à la moulinette de l'image de synthèse, les créatures étant reconstituées intégralement sous cet aspect factice qui semble être devenu la norme depuis une quinzaine d'années. Mais les effets spéciaux sont également au service d'une déformation globale de l'univers
dépeint : qu'il s'agisse d'hypertrophies de certaines parties du corps, de différences d'échelle entre les personnages, de recréation des décors dans ce qu'ils ont de plus absurdes et déstabilisants, la patte du réalisateur se marie à merveille (ahah) avec la vision quasiment malsaine de l'imaginaire enfantin tel qu'il est écrit par Lewis Caroll. Malgré le titre, le monde d'Alice a toujours relevé du cauchemar davantage que du rêve, et le film se révèle occasionnellement assez morbide. Le spectacle n'en reste pas moins familial et policé, avec un usage efficace de la 3D et une musique inspirée de Danny Elfman, qui en est à sa treizième collaboration avec Tim Burton. Un beau voyage qui, à défaut d'être une œuvre totalement personnelle, se révèle cohérent avec la filmographie d'un homme qui n'aime rien tant que la lutte des doux dingues contre l'ordre établi.


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18 commentaires

  • hiddenplace

    28/10/2008 à 17h20

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    Ben moi je le savais pas (que Burton allait adapter Alice), et je suis bien contente

  • Anonyme

    28/10/2008 à 18h13

    Répondre

    La reine rouge et la reine blanche ? Dans le roman de Lewis Carroll il n'y a pourtant qu'une reine (la reine de coeur)... [img]http://www.krinein.com/forum/images/smilies/mouais.gif"%20border="0[/img]

  • Subymona

    28/10/2008 à 18h55

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    Ce ne sont pas les mêmes reines. La reine Rouge et la reine Blanche sont dans A travers le miroir.

  • Anonyme

    28/10/2008 à 20h00

    Répondre

    Oh, d'accord. Merci pour l'éclaircissement

  • nazonfly

    28/10/2008 à 21h14

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    Burton


    Alice

  • Luz

    28/10/2008 à 21h50

    Répondre

    Tout pareil que naz !

  • Dat'

    30/10/2008 à 13h24

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    Rooh Alice par Burton, ça peut etre drolement bien !


     

  • Anonyme

    30/10/2008 à 19h46

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    tout les films ou johnny apparait sont supers

  • hiddenplace

    03/03/2010 à 12h09

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    C'est bizarre, les images qui illustrent la critique ne me disent personnellement rien qui vaillent (je n'ai pas trop eu d'avant goût de cette version de Burton), trop d'images de synthèse comme tu l'as évoqué... et pourtant je suis très impatiente de le voir. (Bah Tim Burton, quand même^^)


    Et sinon, à part la version de Disney, qu'au passage j'aime bcp (un des seuls que j'aime vraiment de Disney, d'ailleurs), je n'ai jamais vu d'autre adaptation... (sauf les oeuvres plus ou moins inspirées, comme Chihiro) et je suis d'accord pour dire que l'esprit y a été détourné par rapport au livre, pour en faire un monde féérique et enfantin, alors que dans le livre, ça tourne autour du bizarre parfois glauque... et parfois plutôt triste.


    Bon, le 24 mars, on a le temps, quand même...

  • Luz

    03/03/2010 à 12h59

    Répondre

    Y a un peu trop d'images de synthèse, mais l'esthétique global reste .. fiou.. très beau !

  • emilay24

    12/03/2010 à 15h18

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    ça a l'air tro tro tro bien


     

  • Ange40ch203

    27/03/2010 à 19h14

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    Burton+Caroll, l'association parfaite à première vue, mais le film se révèle être un miroir aux alouettes dénué d'émotions. Le Wonderland est magnifiquement représenté, mais le scénario est un succédané de l'Histoire sans Fin. Malgré la 3D, j'ai trouvé le film assez plat et creux. Déçu.

  • hiddenplace

    27/03/2010 à 21h30

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    Je suis moi aussi déçue (et pourtant je m'étais préparée psychologiquement) : l'univers de Burton est  bcp trop dénaturé par les contraintes du blockbuster purement lucratif, une imagerie qui me semble trop loin de ce qu'il faisait avant (mis à part le générique de fin, assez joli, et plutôt simple... bon si on coupe le son^^ (Avril Lavigne)) Je l'ai vu en 3D, et franchement l'usage qu'il en est fait est pour moi poussif, genre film de la géode (la chute dans le trou)


    Les seuls éléments qui trouvent grâce à mes yeux, ce sont  : l'actrice qui joue Alice, qui ressemble bien aux autres héroïnes Burtonniennes, et qui arrive quand même à se sentir à l'aise dans cet univers tapissé d'écrans bleus ; Crispin Glover (même s'il n'est pas aussi chouette que dans Retour dans le futur et que dans Willard^^); les jolis costumes, les seuls éléments visuels qui m'ont réellement emballée, parce que je n'ai pas trop aimé les décors (trop kitsch et trop de couleurs, ça part dans tous les sens) et le design des créatures (réalistes ? stylisées ? on ne sait jamais vraiment)


    Dans l'ensemble, je ne suis pas loin d'avoir vu un film qui ressemblait à Avatar ou au Seigneur des Anneaux, alors qu'aller voir Alice au pays des merveilles, c'est quand même un autre genre de promesse à la base  pour moi (même si c'est librement adapté) Pour une libre adaptation, je retiens vraiment Le voyage de Chihiro pour l'instant dans ma tête.


    Bref, je suis en plus certaine d'avoir oublié le film d'ici peu... dommage quand on voit les souvenirs que m'ont laissé des film comme Edward aux mains d'argent ou L'étrange noël de Monsieur Jack...

  • kou4k

    28/03/2010 à 19h41

    Répondre

    C'est quoi ce narnia fight à la fin ?

  • Anonyme

    28/03/2010 à 23h17

    Répondre

    Salut internaute. Je vais vous parlez  d’Alice au pays merveille alors moi personnellement  le film et très bien les graphismes. Après d’un point de vue de l’histoire … On va dire qu’il faut être dans un délire. C’est t’un notre monde. Je ne nais pas aimer ce film malgré les bon acteurs et les graphismes.

  • riffhifi

    28/03/2010 à 23h23

    Répondre

    C'est quoi ce narnia fight à la fin ?


    C'est marrant, j'ai vu récemment un article (dans le Monde je crois), qui reprochait aussi au film son dragon "à la Narnia". Il est à mon avis important d'insister sur le fait que le Jabberwocky EST présent dans le livre De l'autre côté du miroir, illustration à l'appui. La façon dont il est incorporé dans l'histoire du film, c'est autre chose, mais on ne peut pas dire que Tim Burton ait sorti le dragon d'un chapeau, et Lewis Carroll est clairement antérieur à Narnia

  • Anonyme

    07/04/2010 à 11h27

    Répondre

    Effets 3D un peu décevants: les images
    "sortent" peu de l'écran et la 3D ne semble pas apporter beaucoup au
    film.


    Scénario plutôt quelconque. N'étant pas
    amatrice d'Alice au pays des merveilles, il m'a fallu quelques minutes pour
    situer les personnages.


    Pas de surprises cinématographiques:
    l'univers de Tim Burton n'est pas particulièrement présent, ou juste en
    filigrane.


    Le personnage du chapelier présenté
    comme déjanté et exceptionnel interprété par J. Deep n'est pas à la hauteur des
    espérances.


     


    Beaucoup de battage médiatique pour un
    film qui ne transcende pas le spectateur...

  • Guillaume

    09/04/2010 à 02h44

    Répondre

    J'était un peu pessimiste à la vue des quelques images tirées du film, et finalement j'ai été très agréablement surpris. Chaque plan, chaque décor a eu un soin immense. C'est beau, et à mon sens assez proche de l'esthétique connue de Burton : ça a un côté glauque et froid qui est parfois même un peu too much, surtout quand on repense au dessins animé dans lequel l'exubérance était de mise.


    La 3D m'a semblé tout à fait maitrisée dans la mesure où elle était soignée : je n'ai jamais pensé que c'était fait pour en mettre plein les yeux, seulement apporter un peu plus de réalisme, et c'est bien tout ce qu'on attend de ce nouveau procédé... une meilleure immersion sans effets de manches


    Par contre, le chapelier fou... c'est une autre histoire

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