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Adresse inconnue

Kim Ki-Duk est à ce jour considéré aux côtés de Park Chan-Wook comme la nouvelle jeunesse du cinéma Coréen. Là où son compatriote parle avec lyrisme et violence de la vengeance et autres billevesées, KKD en parle également avec ses mots d'auteur qui font de lui un réalisateur plutôt destiné aux intellectuels Européens qu'à un large public. Il faut supposer que cet homme a rencontré un certain nombre de personnages cassés par les guerres intestines et collatérales de son pays pour décrire et déchiffrer les caractères qu'il nous sert dans ses scénarios. Il en résulte de ce fait un monde de violence, de revanche et de désirs où le peuple souffre sans se laisser vivre. Adresse inconnue est le 6ème film de Kim Ki-Duk, bien qu'il soit l'un des premiers à avoir franchi les barrières de son pays pour s'imposer chez nous dans ses subtilités et sa maîtrise du langage de la caméra.

Une histoire simple

Une ancienne prostituée voisine d'un camp militaire sud coréen s'est fait faire un enfant par un soldat américain qu'elle à aimé il y a de cela un certain nombre d'années. Le fruit de cette union bâtarde est devenu un jeune homme et sa mère continue d'envoyer régulièrement des photos de leur fils à son ancien amant. Les lettres reviennent systématiquement avec la mention : « Address Unknown ». Ce résumé est celui que vous trouverez sur la jaquette mais ne correspond pas pour autant à l'intrigue globale qui se dégage de ce film. Car le nombre de personnages est bien supérieur au seul compte d'une mère et de son fils. Ceux-ci habitent dans un ancien bus rouge de l'armée américaine et vivent dans des conditions apparemment précaires et en marge de la société qui les entoure. Le petit ami de l'ancienne prostituée est l'heureux détenteur d'une boucherie canine dans laquelle travaille notre petit métis de 20 ans à la musculature brutale. Ce même gentil beau-père le frappe fréquemment car il n'est pas assez dur pour son métier d'assassin de chiens et à son tour le jeune homme frappe sa mère avec beaucoup de tendresse. A la suite de quoi, le beau-père retrouve des bleus sur sa petite amie et menace de frapper à nouveau son fils adoptif. La mère déclare alors que s'il touche à son fils elle le tuera. Comme quoi la tendresse amène la tendresse. Notez bien que la notion occidentale des relations familiales que j'utilise est uniquement là pour clarifier leurs relations mais risque de sembler totalement inadéquate à toute personne qui aura vu le film. Toutefois il faut bien expliquer l'ambiance dans laquelle vit ce petit monde. Veuillez donc m'en excuser.

Non loin de là, dans ce même village qui ne compte pas plus de dix âmes, vit une famille composée d'une veuve de militaire décoré et ses deux enfants. Le fils est un abruti fini qui ne fait rien de sa vie et la fille une lycéenne dont l'œil droit est mort suite à un accident survenu lors d'un jeu idiot inventé par son crétin de frère. Cette famille arbore fièrement la médaille du défunt mort pour sa patrie alors qu'il était rattaché a l'armée américaine. La cellule familiale se complète par un jeune homme faible mais gentil dont le rôle est d'être à la fois le souffre douleur du village et le voyeur du coin. Il est bien évidemment amoureux transi de l'objet de son désir et sa frustration culmine lorsque les mêmes fortes têtes qui le raquettent d'habitude violent la jeune fille de ses rêves sous ses yeux.

Rajoutez à cet ensemble les quelques personnages secondaires dont l'importance n'est plus à démontrer et vous aurez un microcosme assez dénué de vitalité. Les derniers personnages à vous présenter sont les vieux du village. Pour une fois ils ne sont pas assis sur un banc comme le veut le stéréotype. Ils passent leur journée à tirer à l'arc sur un panneau sens interdit a l'endroit de l'ancienne splendeur féodale de leur pays et en se racontant des histoires de guerre.

Une ambiance légère

C'est de ce groupe plutôt hétéroclite que sortent les histoires les plus humaines et les plus incongrues. Ne préférant pas gâcher un suspens qu'il est important de souligner pour une atmosphère si lourde de sens qu'elle est vide de bon sens, il ne faut pas détailler le reste de l'histoire ni les interactions des personnages. On peut par contre parler de leur mal être et de la façon magistrale dont KKD nous fait passer leurs émotions. Certains réagissent à fleur de peau tels des chiens fous de rage alors que d'autres emmagasinent les frustrations et regardent avec envie les armes que leur proposent la vie mais qu'ils ne savent pas saisir. Certains couchent avec l'ennemi tandis que d'autres en profitent. La plupart d'entre eux s'aiment et c'est bien là le problème. A trop se détacher du monde ils ne peuvent vivre sans s'aimer ou se haïr et la sociologie qui entoure le mystère de leur existence, dans un monde dur et froid ou s'éteignent les saisons aussi rapidement que le jour, rend les images encore plus impressionnantes.

Si vous êtes déjà coutumiers de ce genre de cinéma, cela ne vous fera pas peur. Notez toutefois que les âmes sensibles à la violence envers les animaux feraient mieux de s'abstenir car les chiens semblent maltraités. Vous serez tout de même prévenus avant le début du film qu'aucun animal ne s'est plaint. Les images restent néanmoins violentes. Mais rassurez-vous, même les animaux auront leur revanche sur leur bourreau dans ce film ou la souffrance est à chaque coin de rue, sous la moindre articulation de chaque mot et dans les éclairs des regards que se lancent, impassibles, les héros de cette tragédie grecque.

Un film technique

Autant il est possible de louer l'intention sociologique et l'écriture de cette œuvre, autant certains aspects techniques ne sont pas des francs succès. Si les acteurs coréens sont bons - sans pour autant être tous fantastiques - certains sont toutefois d'une acuité hors norme, tel le boucher. Les acteurs américains sont par contre mauvais. Au delà du fait de mal jouer, le scenario les a un peu oubliés et leur direction a dû être quelque peu chaotique à en juger par leur incertitude à jouer leur texte. Cela est embêtant car le personnage du soldat qui se sent perdu à cause des montagnes qui entourent le pays est d'une consistance intéressante mais douteuse et se substitue au final à un prétexte. On comprendra toutefois que Kim préfère les autres personnages bien plus ancrés dans le drame. De même, certains plans contemplatifs fort réussis, notamment pendant l'hiver, se retrouvent au milieu d'un film techniquement assez faible. Certes nous pouvons supposer que la période où il a été tourné ne correspondait pas non plus à la plus faste pour l'industrie cinématographique coréenne et il y a fort à parier que les premiers films de Kim Ki-Duk ont dû avoir du mal à sortir de la boite. Nous ne lui en tiendrons donc pas rigueur car ce film nous a permis de le connaître et possède un avant gout fort prononcé de toutes les qualités qui nous font aimer son cinéma. Encore un film peu bavard vous me direz mais celui-ci est diablement parlant et efficace.

On a aimé donc et on continuera à aimer tant que ce sera bon, fin, politique et ravagé et que chaque séquence nous prendra encore aux tripes.

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Samaria

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