7.5/10

Achille et la tortue

Takeshi Kitano, entre drame et comédie, fait le portrait stoïque d'un peintre qui court après la réussite, illustrant ainsi un théorème mathématique intrigant.

La personnalité multiple de Takeshi Kitano, si elle l'a mené à animer un jeu télé débilos durant de nombreuses années, lui a surtout permis de se faire connaître en Europe en tant qu'acteur, réalisateur, et artiste protéiforme pratiquant aussi bien la poésie que la peinture. Après avoir arpenté le film de yakuza, le film de flic, le film de ronin et la comédie sous plusieurs formes, le bonhomme s'est tourné Machisu et la poule
Machisu et la poule
vers ce que l'on pourrait décrire comme son nombril : l'art. Après avoir livré Takeshis' en 2006 et Glory to the Filmmaker en 2008, deux films quasi-expérimentaux sur le statut de créateur, il retrouve son dernier opus relégué au fin fond des salles d'art et essai, alors que Zatoichi en 2003 bénéficiait d'une large diffusion. Dommage, car Achille et la tortue n'a rien d'un pensum intellectualisant, et pourrait même être le film le plus accessible de Kitano, débarrassé de l'austérité formelle de ses polars et de l'humour parfois trop japonais de ses comédies.

Tout d'abord, évacuons la question de savoir qui est Achille et ce qu'il fait avec une tortue : tous deux appartiennent à un paradoxe mathématique énoncé il y a bien longtemps par le philosophe grec Zénon d'Elée, selon lequel un coureur serait incapable de rattraper une tortue ayant pris de l'avance sur lui, illustrant ainsi le principe des limites. Le héros du film, pourtant, n'est ni mathématicien ni tortue, et ne s'appelle pas même Achille : Machisu Koramoshi est un peintre, dont on suit la vie tumultueuse qu'il traverse en véritable zombie, sans cesse à la recherche d'un idéal artistique qu'il semble condamné à ne jamais atteindre. Pourtant, ses jeunes années passées à dessiner des poules ou des tramways semblaient présager un avenir souriant : encouragé par un artiste que son père parrainait, le jeune garçon n'avait pas de raison de douter de son talent. Mais les évènements décidèrent de le balloter d'un endroit à l'autre, d'éroder son statut d'enfant-roi et de le jeter en pâture aux gourous de la bien-pensance artistique. Dès lors, il n'aura de cesse d'être reconnu par ceux qu'il considère comme ses pairs, mais ne fera que courir après l'ombre de sa proie, illustrant finalement davantage la fable d'Esope et La Fontaine que le paradoxe de Zénon d'Elée.


Commençant sur le mode de la fausse biographie amusée, le film enchaîne sur le drame à la Dickens, limite caricatural, avant de verser progressivement dans la comédie la plus incroyable à mesure que le héros vieillit - jusqu'à être interprété par le sexagénaire Kitano lui-même. La dernière partie du film est de loin la meilleure, tour à tour hilarante et choquante, égrenant les tentatives les plus honteuses de produire une œuvre d'art "valable". Sans aller jusqu'à recourir aux extrémités mortifères dépeintes dans le hongrois Taxidermie, Machisu dépasse toutefois allègrement les limites de l'humainement acceptable, sacrifiant le bon goût et la morale aux besoins d'un Art qu'il ne comprend jamais vraiment tout à fait. Achille et la tortue n'est pas à proprement parler une charge contre l'intelligentsia de l'art contemporain, mais plutôt une exhortation à ne pas se laisser dériver sur la seule base de ce que les autres pensent de soi. Au-delà de la fable, le film est un véritable plaisir à voir, et porte la marque de son réalisateur (humour noir, violence elliptique) sans avoir la radicalité de ses mises en scène précédentes. Une curiosité qui méritait mieux que sa diffusion confidentielle (23 copies françaises).


Chacun se trompe ici-bas :
On voit courir après l'ombre
Tant de fous qu'on n'en sait pas
La plupart du temps le nombre.
Au chien dont parle Ésope il faut les renvoyer.
Ce chien, voyant sa proie en l'eau représentée,
La quitta pour l'image, et pensa se noyer.
La rivière devint tout d'un coup agitée ;
A toute peine il regagna les bords,
Et n'eut ni l'ombre ni le corps.

Jean de La Fontaine, Fables

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