6.5/10

Il y a longtemps que je t'aime

Malgré un sujet fort et un duo d'excellentes actrices, le premier film de l'écrivain Philippe Claudel chausse de trop gros sabots pour convaincre complètement.

L'écrivain Philippe Claudel, auteur notamment du Rapport de Brodeck sorti récemment, a décidé de passer l'épreuve du long métrage cinématographique, promis semble-t-il à un joli succès public. Pourtant, on ne peut pas dire que son Il y a longtemps que je t'aime soit un modèle de subtilité ni une œuvre de génie.

Juliette (Kristin Scott Thomas) vient de passer quinze ans en prison. Elle est accueillie par sa sœur Léa (Elsa Zylberstein) dans sa famille en Lorraine, et tente de redécouvrir la vie. Mais pourquoi au juste était-elle en prison ?

Avec deux actrices formidables et un sujet plutôt touchant, Philippe Claudel avait en main de quoi livrer un premier film réussi. Pourtant, trop d'éléments perturbateurs traversent cet essai pour emporter l'adhésion. Pourquoi par exemple Il y a longtemps que je nage
Il y a longtemps que je nage
entretenir un mystère aussi vain autour des évènements (très faciles à deviner) qui ont mené Juliette en prison ? Le film aurait sans doute gagné à laisser tomber ce suspense encombrant, qui plombe un peu les scènes pourtant très émouvantes de Kristin Scott Thomas : en face de Frédéric Pierrot en flic plus dépressif qu'elle ou Zylberstein en sœur bobo lorraine trop caricaturale (je suis prof, j'adopte des enfants vietnamiens, j'ai des amis iraquiens et je vais voir Lubitsch au cinéma), l'actrice fait de son personnage à l'ouverture progressive une figure qui aurait suscité la même empathie si on avait su dès le début le pourquoi du comment. Mais si les choses avaient été claires dès le début, elle n'aurait probablement pas passé autant d'années en prison, et le propos de Claudel aurait été amoindri... Il y a un peu de malhonnêteté d'écriture dans tout cela.

Pas assez confiant en son sujet, le scénariste-réalisateur gave son film de symboles liés à un même élément, que nous vous laisserons le soin de trouver à partir de la liste suivante : l'héroïne s'appelle Fontaine, elle va régulièrement nager avec sa sœur, elle joue au piano « à la claire fontaine... », elle a plusieurs scènes de dialogue devant une fontaine, et le policier chargé du suivi de son dossier lui Il y a longtemps que je fume
Il y a longtemps que je fume
parle sans arrêt d'une rivière. L'élément est, est ...? L'eau, oui, bravo. L'eau comme élément de pardon (laver la faute), comme évocation de la maternité (l'homophonie mer / mère), comme rappel des larmes que Juliette ne verse pas, etc. Le symbole est bateau (ahah) et verse (ahah) dans le démonstratif trop lourdement pour aider réellement le propos. Pas aidé par des dialogues terriblement "philosophie de comptoir" tels que « la vie, ça vous change », « la télé, c'est un tas d'ordures » ou « la guerre est faible, elle ne détruit pas tout », le scénario aurait sans doute mieux fait de ménager les silences et la simplicité, ce qui lui aurait évité un final trop théâtral et une performance d'actrices (les deux sont excellentes, même Zylberstein et son personnage plus difficile à défendre) sous-exploitée. Le film est loin d'être un ratage, mais Philippe Claudel essaie trop de faire du cinéma pour y parvenir. Et puis réussir à faire passer du 35mm pour de la vidéo, c'est quand même une contre-performance assez tristoune.

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3 commentaires

  • Anonyme

    10/04/2008 à 14h38

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    Que le grand-père muet s'entoure de livres, très bien. Il n'est pas pour autant coupé de l'affection familiale , et il continue à communqiuer par des rires et des messages écrits (comme le jeune dans Little miss sunshine) . Mais pour Juliette, les livres à haute dose étaient-ils "un rempart contre les hommes" ,  ou au contraire "lui apportaient-ils plus que les hommes" ? j'ai entendu ces 2 phrases, et je me suis posé la question . Un peu, c'est bien, beaucoup, c'est toujours révélateur de qqchose . . . qu'il s'agisse d'alcool, de livres ou autres choses prises en surdoses.


    A mon avis Juliette a tout fait pour aller en prison, elle en avait presque besoin pour se retirer du monde un moment, d'où son silence devant les juges du tribunal. Mais c'est devant les siens qu'elle avait besoin d' expliquer son geste. D'où sa révolte devant l'indifférence de sa famille, qui fait comme si elle était morte : le regard des voisins a plus d'importance que la souffrance de leur fille .


    C'est peut-être ça que Claudel a voulu nous expliquer :  quand elle sort le père est mort et la mère enfermée à son tour . Elle en a déjà fait son deuil . Qui juge qui sur cette planète, quel mort n'est pas ringard, quel vivant n'est pas prétentieux . . . 


     

  • Danorah

    10/04/2008 à 14h46

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    Oh mais on dirait bien la piscine ronde de Nancy Thermal sur la photo !

  • Anonyme

    15/08/2008 à 21h37

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    Je suis entièrement d'accord avec votre critique. Pour moi le film est un brouillon à revoir. Je l'ai regardé dans l'avion et je n'ai (malheureusement?) pas pu soutenir mon attention jusqu'à la fin. Vraiment dommage pour la performance de Scott Thomas, actrice formidable-la pauvre.


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