8/10

12 years a slave, sublime et inhumain

Parfois, devant l'unanimité de la critique et du public, il faut se rendre à l'évidence. 12 years a slave est de ces films qui méritent cet accueil dithyrambique et nous allons voir pourquoi.

-Je ne veux pas survivre. Je veux vivre.

Ce sont ces mots que Solomon Northup apprendra à remettre en question tout au long de son périple. Ce noir libre est kidnappé en 1841 par des marchands d'esclaves et on lui vole tout ce qui prouve qu'il est né libre. Il s'agit de la véritable histoire de Solomon qui l'a relatée dans un livre écrit après sa libération, avec comme titre français Douze ans d'esclavage.

Cette information, et finalement même le titre du film, nous dévoilent la fin. Nous n'avons donc aucun doute sur l'issue de l'aventure et le scénariste, John Ridley, le sait bien. D'ailleurs, le prologue et l'épilogue sont expédiés en à peine une dizaine de minutes pour chacun, tout le reste étant dédié à ces fameuses douze années qui ont transformé notre héros.

"C'est le récit incroyable d'un homme plongé dans un monde d'une inhumanité absolue" Steve McQueen

Le scénariste s'efface donc derrière le talent du réalisateur, Steve McQueen, déjà remarqué à la tête du magnifique Hunger. La réalisation est très léchée et esthétique, mais aussi sobre et sans fioritures. Les plans sont pour la plupart fixes, très photographiques mais sans tomber dans un côté racoleur. La musique est le plus souvent discrète, préférant laisser place aux bruits environnants : le vent dans les arbres, les pas dans la boue, les pleurs d'une femme... Steve McQueen maîtrise son sujet et n'en fait pas trop. Les scènes violentes sont, elles, filmées sans aucune pudeur, aucune retenue, mais avec une sorte de poésie brute qui les rend à la fois belles et insoutenables.


Michael Fassbender avec le réalisateur Steve McQueen.

 

Et c'est ici que le réalisateur s'efface derrière les acteurs. Bien entendu, Lupita Nyong'o est touchante et obsédante, Michael Fassbender est fascinant et effrayant. Même Paul Dano qui n'apparaît que quelques minutes marque fortement le film. Mais celui sur qui tout le film repose, c'est Chiwetel Ejiofor dans le rôle de Solomon Northup.

L'acteur parle relativement peu mais tout son jeu passe dans son regard. Un regard profond, parfois plein de colère, souvent apeuré, les émotions du personnage sont criantes de vérité, et heureusement. Dans un tel film, le moindre indice qui pourrait nous sortir du film, la moindre réplique un peu maladroite, aurait pu détruire toute l'ambiance créée. Mais l'évolution de Solomon se fait sans heurts et à aucun moment on ne voit l'acteur, juste le personnage.


Le prologue dure juste assez longtemps pour nous permettre de comprendre le personnage.

 

"Tu n'es pas un ingénieur, tu es un nègre"

Un personnage qui n'a rien à voir avec l'esclavage, il est né libre et a connu la joie de pouvoir aller où il le veut. Il est aussi relativement aisé et instruit, il n'a rien à faire dans ce système. Il vit. Pourtant, en quittant son ancienne vie, il va apprendre à simplement survivre, en abandonnant peu à peu tout ce qui faisait son identité. Il commence par le concept même de liberté qui ne lui est plus attribué, puis toute son instruction et son savoir, qui ne peuvent que lui attirer des ennuis, puis tous ses idéaux et même son humanité. « Les nègres ne sont là que pour travailler », dit-il quand on lui demande s'il a appris à lire, et quelque part, il commence à vraiment le penser.

Le film fait tout pour que l'on sente le fil sur lequel se tient le personnage. Chaque parole mal placée, chaque petite erreur dans son comportement pourrait le faire torturer ou tuer. C'est sa retenue devant l'abject et l'injustice qui lui permet de rester en vie. Une vie qui ne tient plus à grand chose.


Un côté "Les raisins de la colère" dans ce plan, avec des conditions encore pires, bien sûr.

  

12 years a slave est donc avant tout un discours individuel, le parcours d'un homme dans un système horrible, illogique et inefficace. Et si on devait trouver un défaut au film, ce serait ici, dans la faible connexion entre l'individu et le système. Ce que je veux dire, c'est qu'on suit Solomon, on n'assiste pas à un exposé sur l'esclavage, et les deux démarches sont tout aussi valables. Mais Steve McQueen cherche à combiner les deux, notamment au travers du personnage de Brad Pitt qui produit un discours, à l'époque certainement précurseur, mais qui se veut didactique et finalement assez proche d'un cours d'histoire.

Ce serait pour moi le seul défaut du film, car il y a un brouillage et une connexion qui sont faits entre la personne de Solomon et la généralité du système de l'esclavage. Alors que le simple parcours de l'homme est extrêmement puissant et peut être représentatif de bien d'autres situations. Steve McQueen a d'ailleurs comparé le livre de Northup au Journal d'Anne Frank. Comme si le héros qu'on suivait pouvait potentiellement représenter chaque victime d'injustice. Et cette identification possible est à mon sens beaucoup plus puissante si elle reste sous-jacente.

Mais pour la défense du film, il ne s'étend pas sur le sujet, et la grande majorité reste centrée surtout autour de Solomon Northup.


Les seconds rôles aussi sont complexes et très travaillés.

 

Le film est favori aux Oscars, nominé 9 fois (meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur acteur, meilleurs seconds rôles masculins et féminins...) et il le mérite. Un film beau, sur un sujet fort, qui fera très certainement date dans l'histoire du cinéma. 

A propos de l'auteur

Je regarde plein de films et sur mon temps libre je suis journaliste. J'ai eu peur devant Paranormal Activity et je me suis endormi devant Interstellar. Mes goûts n'engagent que moi.

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